

Depuis un an à Nice j’essaie d’imaginer ma place en tant qu'Oblat dans le monde des SDF. Voici un récit « sec » d’une de mes premières tentatives. Pour mieux comprendre le quotidien des gens à la rue, déguisé en « sans abris », je partage avec eux une nuit à l’abri municipal.
Les locaux se trouvent dans le coin très touristique de la vieille ville. On les ouvre vers 17 h 30. Nous attendons dehors sur le trottoir. Nous constituons un groupe de quelques dizaines de personnes, des hommes et des femmes. Ceux qui se connaissent échangent quelques mots discrètement. Ceux qui ne se connaissent pas restent silencieux et évitent le regard des autres. Nous sommes bien visibles aux groupes de gens et de touristes qui passent et qui nous dévisagent avec curiosité… Immobiles, en attente, bien sûr, nous nous distinguons des autres gens. Impossible de fuir ces regards gênants…
On ouvre la porte à l’heure prévue. Nous formons une file. Déjà ici on voit que la plupart d’entre nous sont des habitués. On sait comment faire. On ne s’agite pas, on ne se parle pas, on s’exécute. A l’entrée, on vérifie les noms sur la liste. Ceux qui sont inscrits passent à l’intérieur. Ils constituent une majorité. On dirait une fidèle clientèle. Je suis parmi les rares qui se présentent pour la première fois. Un jeune gardien désolé m’annonce gentiment qu’il n’y a plus de place. J’insiste. Il me propose de revenir vers 19 h 00 en espérant que quelqu’un renonce et laisse un lit libre… Dehors, quelqu’un d’avenant me suggère d’appeler le 115. Il semble que ce coup de fil arrange l’accueil malgré tout.
Vers 19 heures, de nouveau à la réception, le même jeune homme me fait entrer et me montre l’escalier. Dehors quelques personnes fument en silence leurs dernières cigarettes. Une fois la porte fermée, on ne peut plus sortir et rentrer dans le bâtiment.
A l’étage on me demande une pièce d’identité. On m’enregistre, on me donne un papier avec le numéro de mon lit. Pas d’autres questions.
Au dessus de la porte une plaquette : Salon des hommes. Une vaste salle avec des chaises, des bancs. Le tout dans un sobre décor qui rappelle l’hôpital. Des dizaines d’hommes assis. Il y règne un silence morose. Dans un coin quelques personnes parlent à voix basse. Il y a la télé et le journal qui passe… À peine quelques personnes le suivent. Les autres semblent plongés dans une espèce de torpeur, de mutisme… Plusieurs manifestent des troubles psychiques, malaises, infections, fatigues… Il fait chaud et certains somnolent. Même assoupis, ils serrent avec précaution leurs sacs, leurs paquets… Ces postures évidemment disent la méfiance et, malgré cette circonspection, plus tard un homme nerveux constate qu’il vient de se faire voler un téléphone portable. On tousse, on crache, on lâche des vents, on rote… Une odeur indescriptible se dégage lentement. Personne n’élève la voix, personne ne proteste, personne ne se plaint. C’est l’abattement qui règne. Ou, peut-être… on est habitué… La présence du gardien est discrète, il apparaît de temps en temps. Nous sommes seuls. Dans les toilettes, il est impossible de s’approcher des WC, à moins qu’on ait le courage de marcher dans les vomissures.
A un moment donné, un gardien nous fait signe et il ouvre une salle à côté. Le repas ! Nous nous levons. Sans nous presser, nous entrons dans la salle où chacun reçoit un sac avec sa portion de soupe en poudre et des sandwiches. Encore une fois, j’ai l’impression d’être parmi des connaisseurs de la maison. Nous bougeons presque par coeur. Nous rendons les papiers avec les numéros de nos lits qui servent ici de ticket d’entrée. Les deux gardiens sont efficaces et savent tenir l’ordre. Ils nous servent de l’eau chaude. Le sandwich contient des ingrédients indéfinissables couverts d’une sauce débordante et ce fut une erreur de ma part de l’avoir mangé. J’en ressentirai les effets encore au lendemain. En face, à table, un homme visiblement ne vas pas bien. Il titube, les yeux presque fermés ; il respire avec fatigue, sa salive et sa morve nasale tombent sur la table, il veut carrément vomir. Appétit coupé, je laisse le deuxième sandwich. Pas question de convivialité à table. Nous mangeons assez vite et quittons la salle pour nous retrouver dans le salon, où se reproduit le même scénario d’avant le repas. Certains profitent d’une faveur inattendue et, accompagnés d’un gardien, se retrouvent pour quelques minutes dehors pour fumer.
Peu après 21 h, le gardien nous annonce que le dortoir est ouvert et nous pouvons nous y rendre. Curieux : cette fois-ci ce n’est pas tout le monde qui se lève. Nombreux sont ceux qui prolongent leur séjour dans le salon tant que ça reste possible. Au fond du salon il y a une petite bibliothèque dont, semble-t-il, rarement quelqu’un se sert. Un match d’échecs me permet d’y rester encore un peu et puis je monte au dortoir.
Le numéro de mon lit 96 indique la salle au dernier étage. Une salle commune de 60 lits et peut-être plus. Mon lit se trouve tout au fond de la salle. Les lits à étage forment des boxes étroits à deux personnes. Les draps de mon lit ne sont pas frais et portent des traces de gras et d’autres taches indéfinissables. Il est difficile de dire combien de personnes ont dormi déjà là-dessous… Je les couvre avec la couverture, je ne me déshabille pas et je me couche là-dessus.
Certains font leur toilette dans la salle à bain. Je ne m’y hasarde pas.
L’odeur est si intense, suffocante et étourdissante qu’il m’est impossible de ne pas y penser un seul instant. Un cocktail impossible de tout ce que des dizaines de corps négligés peuvent dégager. C’est toxique, nauséeux et vomitif. Le souvenir de cette puanteur me poursuivra encore longtemps. Cette puanteur ne me permet pas de dormir une seule minute. La salle est mal ventilée, il semble que c’est un choix, on préfère le chaud.
La lumière reste allumée jusqu’au minuit. Il y a deux, peut-être trois, petits groupes de bavards qui ne se gênent pas des autres et qui poursuivent leurs causeries à haute voix. On entend différentes langues. Personne n’ose les interrompre. Certains d’ailleurs dorment déjà malgré tout. Finalement le gardien apparaît et fait éteindre la lumière.
Le ronflement est indicible et presque comique. Un puissant orchestre assourdissant. Un ton grave, constant, déchirant tel un tonnerre. Ce bruit étonnant me distrait heureusement de l’irritation que cause l’odeur toujours plus fétide. Je me demande comment il est possible de fermer l'œil dans ce grondement. Et pourtant il est évident que la plupart des hommes dort bel et bien. Peut-être parce qu’ils se sont faits à ces conditions depuis longtemps…
Seule la pensée que ce n’est que « pour une seule fois » me fait tenir, éveillé et étourdi, jusqu’au matin.
Vers 6 h, quelqu’un met la lumière dans la salle. La salle se vide vite et en silence. Certains attendent le café, les autres filent dehors et disparaissent dans les ruelles. Je sors avec eux. L’air frais m’assomme littéralement.
Grégoire Skicki
Commentaires
Jean Lambert, Marseille, 8 janvier 2009 :
Merci Greg, pour ton reportage VERITE. Je n'ai pas comme toi le courage de faire ton expérience. J'y ai souvent pensé, car depuis quinze ans, je suis bénévole à S.O.S. Voyageurs à Marseille et c'est chaque jour, même l'été, que nous appelons le 115 pour cueillir les S.D.F en bas des escaliers de la gare St Charles... Un bus spécial vient les prendre, de quoi se plaignent-ils ? Le centre d'hébergement n'est-il pas tout neuf ? "Il y a souvent des lits inoccupés", selon ce qu'affirme l'ineffable Roseline Bachelot.
La prochaine fois, tu l'invites, à Marseille comme à Nice, et ailleurs les "exclus" de la société, la nôtre, préfère mourir au milieu des cartons plutôt que de passer une nuit dans ce que tu décris avec un réalisme digne de Zola.
Cher Greg... de coeur, je me sens proche de toi, à 80 ans. tu es jeune, aussi généreux que jeune, tu faire quantité de choses avec Celui qui nous a montré le chemin. Bon courage !
Jean Lambert
P.S. : j'ai communiqué ta lettre à la présidente d'S.O.S. Voyageurs Marseille. Elle m'a dit: "Mais Jean, tu étais avec moi quand nous avons visité le centre d'hébergement, c'était propre!!" C'était la journée "portes ouvertes!" Airwick et M. Propre était passé par là. Monsieur le maire aussi. Jean Lambert