"Un mec, ça ne pleure pas, ou alors quand ça tombe amoureux" disait mon grand-père qui s'appelait Marcel et qui en portait un pour montrer qu'il était costaud !
Après avoir joué au jeune coq pendant 25 ans, Eugène chassa
Tête-à-claques de son existence de la manière la plus banale qui soit : il tomba amoureux ! On était en pleine période romantique, il pleura donc beaucoup :
"Puis-je oublier ces larmes amères ? Elle partait du coeur, rien ne put en arrêter le cours, elles étaient trop abondantes pour qu'il me soit possible de les cacher" écrira-t-il sept ans plus tard, le coeur encore plein d'émotion !
Evidemment, ses amis partagèrent sa joie : c'est si beau, un homme heureux ! Une seule riait jaune, sa mère, car Eugène n'était tombé amoureux ni de la voisine, ni de la duchesse Truc-Machin, mais tout simplement... de Dieu, avec désormais des idées de séminaire plein la tête !
Ça le travaillait depuis quelques temps déjà : donner du sens à sa vie, se mettre au service d'une cause qui en vaille la peine. Mais en ce vendredi saint, alors que, moitié par ennui, moitié par une sorte de faim intérieure encore indicible, il participait à la prière de l'après-midi, ses yeux se posèrent sur la statue du crucifié qui trônait dans le choeur de l'église. Il fut alors foudroyé d'évidence : Dieu m'aime ; il a été
jusque-là par amour pour moi, pour nous ! Moi, Eugène, je suis aimé de Dieu, infiniment !
Il faudrait être grand écrivain pour rendre compte du jaillissement intérieur qui se produisit en lui ! Julien Green l'a fait pour un autre passionné de Dieu... François d'Assise. On peut sans hésiter lui emprunter ses mots et les appliquer à Eugène :
"Qu'est-il arrivé ? Il s'est passé qu'il est tombé amoureux. Pendant des années, il a fui quelqu'un ou quelque chose et, tout à coup, ce quelqu'un l'a rattrapé et foudroyé de toute la force de sa tendresse. Il a ving-cinq ans. Au jeu d'échecs de l'absolu, le cavalier est devenu le fou. Dieu gagne !"Oui, avant la mort, il y avait donc bien une vie, que rien ne peut détruire... pas même la mort ! Et c'est bien cette vie-là qu'Eugène était désormais décidé à dévorer... à pleines dents !