Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

Grande tristesse et peu d'espérance

Mgr Philippe Stevens, l'auteur de l'article

Mgr Philip Stevens, l'ancien évêque de Maroua-Mokolo, continue de nous tenir informé de la situation générée au Nord-Cameroun par les exactions de la secte Nigeriane Boko-Haram...


Maroua, 26 janvier 2015

carte du Nigeria et du Nord-Cameroun indiquant la zone contrôlé par Boko Haram

Merci à tous ceux et celles qui s’intéressent à nous avec beaucoup d’amitié, s’inquiètent de notre situation ici, et demandent quelques nouvelles. Ma réponse est : grande tristesse et un peu d’espérance.

Grande tristesse. La barbarie de nos amis Boko Haram est peu croyable. Comment des êtres humains peuvent-ils être aussi méchants ? Et pourquoi ? Et oser y mêler le nom de Dieu est le pire des blasphèmes.

En fait, si vous cliquez (comme moi !) sur « Boko Haram », vous aurez toutes les dernières informations, en particulier celles qui concernent la tuerie du village de Baga et d’une dizaine d’autres, au Nigeria, près du lac Tchad, faisant des centaines (certains parlent de milliers…) de morts. Il y avait là-bas une base militaire, et c’est cela qui a été le prétexte de cette effrayante attaque de villages innocents. Le nord-est Nigeria vit dans la terreur, et une grande partie de la population a fui au Niger, au sud-Nigeria ou chez nous au Cameroun. Le camp HCR près de Mokolo compte 20.000 réfugiés Nigerians, surtout des musulmans, mais il y a aussi une bonne proportion de chrétiens. Dernièrement à la fête du Baptême du Christ, dans la paroisse de Zamay sur laquelle est situé ce camp (et dont Frans Byl est le curé), on a procédé à 109 baptêmes d’enfants de ces familles réfugiées. L’un de nos prêtres, James Tsuda, qui connait bien le haoussa (la langue du nord-Nigeria) présidait la cérémonie.

Chez nous au Cameroun ils ont attaqué ces derniers temps (et cela s’est intensifié depuis Noël) plusieurs villages situés près de la frontière. Certains, qui étaient importants, comme Fotokol (vers Kousseri, diocèse de Yagoua), et Amchidé-Banki (Amchidé était devenu une ville presque aussi importante que Mora), sont complètement déserts, tout le monde a fui, après plusieurs attaques et massacres. La route Mora-Kousseri est pratiquement interdite de circulation, entièrement sous le contrôle de l’armée camerounaise. Plusieurs autres villes ou villages ont été « visités », tous de notre diocèse, et que je connais très bien ! Pour nous ce ne sont pas « des villages », « des victimes », mais des amis et amies dont on voit les visages, que l’on connaît par leur nom… Ils ont attaqué Kolofata, Zhelevet, Tourou, Ganay (près de Blablim, district paroissial de Aysahardé), Malika (paroisse de Gudjimdélé), Kassa (paroisse de Makulahe), Assigassya, Mbaljuel et Goldavi (paroisse de Nguétchéwé, dont Georges Vandenbeusch était curé), Mabas et Maksi (district paroissial de Ldubam-Tourou, dont Luc Berké était administrateur : Luc a été choisi comme chrétien et tué comme chrétien, pour sa foi, nous en sommes sûrs maintenant, ainsi que l’autre Luc, responsable de la communauté de Tourou ). Il y a parfois des attaques importantes avec chars et armement lourd, en particulier une attaque récente contre le camp militaire d’Assigassya. Ces attaques-là ont toujours été repoussées par l’armée camerounaise, causant de nombreux morts parmi les BH (et aussi quelques uns parmi les militaires…). Parfois ce sont des bandes, 10, 20 bandits, armés, qui viennent surprendre un village, de jour ou de nuit, souvent pour voler le bétail, ou la récolte, mais en faisant toujours 1, 2, 3 morts…


Luc Berké, "tué comme chrétien pour sa foi"

Il y a eu deux attaques de villages camerounais particulièrement tristes. A Mbaljuel, le lendemain de Noël, 26 décembre, en représailles contre l’attaque par l’armée camerounaise du village camerounais de Bornori qui était un repère de partisans de BH, ils ont choisi exprès un village chrétien (moitié catholiques, moitié adventistes), celui de Mbaljuel (paroisse de Nguétchéwé), pour y massacrer les habitants, les hommes, mais aussi quelques femmes et enfants. On a dénombré 37 morts, égorgés, parmi lesquels les principaux responsables de la communauté chrétienne. Eux aussi sont morts pour leur foi. Ils ont complètement brûlé le village, maison par maison, la récolte de coton qui venait d’être faite, les greniers. Le village est un désert. Et l’autre attaque très grave s’est produite il y a une dizaine de jours à Mabas et Maksi, deux villages des environs de Mokolo situés sur la frontière. Là ils sont venus, très nombreux, non pas pour tuer (mais il y a eu quand même 2 ou 3 morts), mais pour enlever les jeunes femmes et les filles. Il semble qu’ils aient emportés une soixantaine de jeunes femmes. Le responsable de la communauté chrétienne a assisté, impuissant, à l’enlèvement sous ses yeux de ses deux filles de 12 et 15 ans. C’est une autre manière, terrible, de « tuer ».

Voilà ce que nous vivons ici actuellement.

L’espoir, c’est que les pays de la région, la communauté africaine et la communauté internationale semblent bouger (entre parenthèses, un million de manifestants à Paris, venus de tous pays, avec des chefs d’Etat, pour les 20 victimes des attentats… C’est merveilleux, mais ça nous fait rêver… nous avec nos dizaines et nos centaines de gens égorgés, de filles emmenées en captivité…). Une nouvelle réunion de concertation s’est tenue récemment à Niamey entre Niger, Tchad, Cameroun et Nigeria. Le Tchad est entré dans la guerre il y a quelques jours, en envoyant une armée importante et bien équipée qui a traversé le Cameroun pour attaquer les bandits. L’aviation est active. Ici à Maroua nous entendons et voyons passer les avions. Les puissances comme les Etats-Unis, la Chine, la Russie, ont promis leur appui. Les BH ne sont pas tellement puissants, leur territoire n’est pas très étendu (rien à voir avec le Mali, où ils ont tout le désert, ni avec l’Etat Islamique de Syrie-Irak) et une vraie coalition devrait en venir à bout rapidement. Mais que de souffrances en perspective encore si les alliés les attaquent chez eux, dans leurs bases du Nigeria ! Ils vont mettre en première ligne tous ces enfants et ces jeunes femmes, qu’ils ont capturés. C’est déjà ce qu’ils font lors de leurs attaques. L’armée se voit parfois obligée de tuer des enfants qui sont armés et tirent sur eux, quelle souffrance ! Le plus grand drame est là, dans ces enfants embrigadés par ces bandits qui les obligent, même des jeunes filles, à porter les armes et à tuer.

Quelque chose dont on n’avait vraiment pas besoin est venu encore embrouiller cette situation de violence, ce sont les répercussions de l’affaire « Charlie-Hebdo » dans les pays musulmans et en particulier ici en Afrique. Au Niger, pays calme et amical s’il en est, quelques fanatiques ont réussi à entièrement soulever la population musulmane suite aux nouvelles « caricatures », et « en avant, on casse tout ! », c’est si facile d’entraîner des foules ! (cfr la foule lors du procès de Jésus). On a brûlé des églises chrétiennes (12 sur les 15 églises ou chapelles catholiques de Niamey), des écoles catholiques,… Cela a été un feu de paille, c’est le cas de le dire, mais que de désastres et de malheurs pour rien. Au lendemain de cette triste et stupide journée, des musulmans du Niger ont décidé d’ouvrir une souscription entre eux pour la reconstruction des églises chrétiennes détruites… A côté de la violence, il y a des belles choses qui se passent aussi dans notre monde !

Célébration interreligieuse en 2010
photo du blog de Jean-Pierre Hachda

Ce mouvement de révolte a été bien sûr du « pain bénit » pour les Boko Haram, qui ne manquent pas de le récupérer ! Mais dans notre région d’Afrique, en fait seul le Niger a été touché par ce phénomène. Rien ne s’est passé chez nous, grâce à Dieu. Les relations ici, chez nous, entre musulmans et chrétiens, ne font que se renforcer. Nous vivons ensemble les mêmes épreuves.

Notre espérance, elle est surtout en Dieu, bien évidemment. Nous ne cessons de le supplier de nous accorder la paix, et de retourner enfin le cœur de ces bandits ! Il a bien retourné un jour le cœur de Saul qui était plein de haine, en route pour tuer ou emprisonner tous les chrétiens de Damas…

Merci de votre écoute, de votre amitié !

Votre frère Philippe Stevens
Maroua, 26 janvier 2015

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