Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

L'inculturation

  1. L'actualité du Concile : une question d'inculturation

portrait de Bertrand Evelin

En 2009, Bertrand Evelin avait à plancher sur le thème de l'actualité du Concile Vatican II. C'est à partir de l'inculturation qu'il lui a alors semblé intéressant de le faire...




I- Introduction

Le thème retenu pour cette journée de rentrée tourne autour de l'actualité du Concile Vatican II. Pour ma part, je souhaite l'aborder sous un angle bien spécifique, celui des conflits d'interprétation que celui-ci suscite et auxquels nous assistons depuis quelques années. En effet, je ne sais pas si le Concile est encore actuel (j'ai tout de même la faiblesse de l'espérer !) ; par contre, si l'on en juge à l'ampleur des débats, frayeurs, crispations ou rébellions que le sujet suscite, force est de reconnaître que la question portant sur son actualité, elle, est actuelle ! Entre ceux qui sont convaincus que l'on est en train de brader Vatican II, ceux qui ne le reconnaissent qu'à grands renforts de sourires diplomatiques dont personne n'est dupe, et ceux qui essaient de nous convaincre qu'il y a de nombreuses demeures dans la maison du Père, il en est dépensé, de l'énergie ! Il suffit d'évoquer les débats de l'hiver dernier !

Puisqu'on m'en donne l'occasion, je veux donc y apporter ma contribution à partir d'un angle bien précis, celui de l'inculturation. Ce concept est souvent réservé aux pays ensoleillés et c'est bien dommage, car au fond, le contexte conflictuel suscité par la lecture du Concile Vatican II provoque une question que je formulerais ainsi : ces conflits ne sont-ils pas, au moins autant, d'ordre linguistique que dogmatique ?

Ces tensions portent sur la liturgie, mais également sur nos représentations ecclésiologiques, et donc ministérielles, ou encore sur les formes que doit prendre l'évangélisation, dans une tension triangulaire entre annonce, dialogue et témoignage. Ces désaccords ne seraient-ils pas le symbole d'une Église qui n'en a jamais vraiment terminé dans son exode entre Babel et Pentecôte ? Pour le formuler autrement, en utilisant des étiquettes réductrices mais faciles d'emploi, ne gagnerions-nous pas à aborder les tensions entre « traditionalistes » et « modernistes » en cultivant « l'art du dialogue » ? Cette question n'est pas uniquement d'ordre diplomatique ; elle est avant tout théologique. En effet, le Concile et la réflexion théologique qui en a découlée, à commencer par l'encyclique de Paul VI «  Ecclesiam Suam », ont bien montré que le dialogue constituait un « lieu théologique », une de ces instances par lesquelles la connaissance même du Dieu de Jésus-Christ est mise en jeu ! Du coup, il se pourrait bien qu'aujourd'hui, l'actualité du Concile soit mesurée par notre capacité à gérer - par le dialogue justement - les divergences que suscite sa réception !

Comme je viens de le dire, je n'ai pas la prétention d'aborder cette problématique de manière exhaustive. Je n'en ai ni le temps ni la compétence. Je veux simplement l'envisager à partir d'une problématique qui m'est chère, comme à tout missionnaire, celle de la langue, et donc de l'inculturation.

Chez moi, cette problématique est d'ordre théologique mais également pastoral car c'est comme aumônier des étudiants que je l'ai progressivement abordée. Je dois donc vous en dire deux mots :


II- Le cas de l'aumônerie des étudiants

A- L'événement

Avec deux autres personnes, je suis en charge de l'aumônerie de l'école Centrale. Or cette année-là, le milieu étudiant y était assez classique. Je me suis donc rapidement trouvé en présence d'une culture, pour moi, étrangère. S'il fallait en dresser le profil, c'est du côté des Scouts d'Europe que j'irais chercher le dessinateur. Comme ma propre sensibilité ne va pas vraiment dans ce sens, il nous a fallu nous apprivoiser. Après quelques mois de cheminement complice, nous sommes arrivés à un degré de confiance autorisant les confidences. C'est ainsi qu'un soir, quelques jeunes m'ont demandé de raconter mon parcours. J'ai donc été amené à leur partager ce qui, comme bon nombre de jeunes de ma génération, avait enflammé mes 20 ans, à savoir la notion de liberté. Ce qui m'avait mis en route à la suite de l'Évangile au point d'y consacrer toute ma vie comme religieux, c'était la découverte d'un Dieu qui libère. L'heure était aux théologies de la libération et à l'homme debout, reflet d'une gloire de Dieu si chère à St Irénée !

Les étudiants m'ont écouté avec attention et ont fini par me dire, en substance : « Nous, depuis qu'on est tout petit, nos parents nous disent : « Mon chéri, fais ce que tu veux », alors, la liberté... » Et de fil en aiguille, ils ont été amenés à me rendre compte de l'univers dans lequel, jeunes étudiants catholiques en étude scientifique, ils baignaient, ou du moins tel qu'ils semblaient le percevoir : un monde relativiste où toute vérité est bonne à croire et à suivre tant qu'elle n'envahit pas le jardin du voisin ; un monde nihiliste qui, devant l'absence d'idéal à suivre, cultive soigneusement l'art du pragmatisme. C'est donc moins une quête de liberté, qu'une véritable soif ontologique de vérité, dont, ce soir-là, ces jeunes étudiants se sont faits les témoins.

B- La leçon

Je suis ressorti de cette soirée littéralement ébranlé dans mes convictions missionnaires. Jusque-là, empruntant ma grille de lecture à la psychologie, je dois avouer que j'évaluais cette demande de vérité essentiellement en terme identitaire. J'y voyais une quête, certes légitime, mais que je m'autorisais tout de même à regarder de façon condescendante. Or, le temps d'une soirée, j'ai été ébranlé sur cinq points :

J'ai découvert que la soif de vérité de cette jeune génération n'était pas moins légitime que la quête de liberté qui avait enflammé mes 20 ans. J'ai réalisé que cette recherche de vérité était sans doute porteuse de piège, mais pas plus que la quête de liberté dont j'étais porteur. Malgré ces différences, nous avions été capables de dialoguer en profondeur, de jouer quelque chose comme l'épisode de la Pentecôte. Autrement dit, nos divergences n'étaient pas insurmontables, puisque principalement linguistiques !

Du coup, étant porteur d'une responsabilité pastorale, je me suis souvenu que tout missionnaire qui se respecte commençait par apprendre la langue des indigènes auprès de qui il était envoyé. Et je ne vois pas au nom de quel privilège, comme aumônier de l'école Centrale, j'en étais dispensé ! Ma langue maternelle m'avait appris à dire et à vivre Dieu dans la langue de la liberté ; il me fallait désormais apprendre à le vivre et à le dire dans celle de la vérité... ou alors renoncer à être missionnaire !

En enfin, j'ai découvert dans les jours suivants, mais je m'en doutais un peu, qu'au Furet du Nord, il n'existait pas de dictionnaire « liberté-vérité / vérité-liberté », et donc qu'il me faudrait faire preuve d'inventivité.


III- La problématique

Voilà l'origine de la problématique qui me préoccupe aujourd'hui et que je semble retrouver dans les débats relatifs à l'actuelle réception du Concile Vatican II. Les conflits qui animent - violemment, ne le cachons pas - l'Église ne seraient-ils pas une invitation à dialoguer, et donc à apprendre les langues étrangères ? Par ailleurs, ceux qui, comme vous et moi, portent le souci pastoral et missionnaire avec une attention toute particulière n'auraient-ils pas intérêt à faire jouer cet outil missiologique qu'est le concept d'inculturation ?

Vous comprendrez qu'en moi, cette problématique est largement ouverte : je n'en suis pas encore au stade des réponses et des synthèses, tout au plus du questionnement ! Du coup, dans le temps dont je dispose, je souhaite simplement partager avec vous le cheminement de ma réflexions sur ces deux questions, et les pistes d'un possible approfondissement. Dans un premier temps, je veux revenir sur cette question de l'apprentissage des langues étrangères. Dans un second temps, je reviendrai sur la notion d'inculturation.


IV- Penser en anthropologue: apprendre les langues étrangères

Je vous l'ai dit, ma langue maternelle est celle de la liberté. Comme animateur pastoral en mission dans le monde étudiant, je me trouve donc fort démuni devant cette autre langue qu'est celle de la vérité et que je ne parle pas. Un peu comme mes lointains devanciers Oblats confrontés aux cultures inuits ou africaines, il me faut consentir à perdre du temps, le temps de l'enculturation : apprendre une langue, découvrir une culture, ses richesses, son génie. La tâche est ardue car les codes, les symboles mobilisateurs, les mythes fondateurs ne sont pas les mêmes.

Comme il me semble ne pas être le seul dans ce cas-là, et comme par ailleurs, je ne pense pas m'éloigner de la problématique de départ sur les conflits d'interprétation du Concile Vatican II, je me permets de vous partager ma réflexion :

Pour apprendre cette langue de la vérité dont je ne trouve aucun dictionnaire dans le commerce, j'ai trouvé un terrain d'apprentissage inattendu dans le monde catholique du début du XX° siècle, les Paul Claudel, Jacques Maritain, Charles Péguy et autres Georges Bernanos. Curieusement, j'ai réalisé que leur propre représentation du monde n'était pas sans affinité avec celle des jeunes de Centrale, et plus largement des groupes chrétiens qui naviguent aujourd'hui dans ce que j'appellerais les eaux traditionnelles de l'Église, celles avec qui, précisément, nous éprouvons des difficultés dans nos lectures respectives du Concile Vatican II ! Chez ces auteurs du début du XX° siècle, là aussi, un contexte relativiste, une idéologie nihiliste - en l'occurrence matérialiste scientiste - et un sentiment de persécution ecclésiale, leur donnait l'impression d'étouffer, d'être mis en danger.

Ces auteurs m'intéressent donc à un double titre :

Tout d'abord, c'est avec eux que j'apprends la langue. En les lisant, je rentre progressivement dans un autre univers, une autre représentation du monde, une autre lecture de l'histoire. Je ne partage pas toujours leur point de vue mais je dois avouer qu'ils interpellent tout de même ma propre vision des choses. Et surtout, je finis par les comprendre ; du coup, pour reprendre mon vocabulaire missionnaire, je suis en mesure d'aborder cette « ethnie » avec moins d'animosité, moins de frilosité. Le terrain ne m'est plus inconnu, je peux m'y promener sans passer mon temps à développer des mécanismes de défense ! Bref, je me découvre apte au dialogue.

Mais ces auteurs m'intéressent également à un autre titre, et là, c'est à nouveau le missionnaire qui parle. Car il se pourrait bien que ces auteurs représentent un modèle fort intéressant pour ceux, notamment parmi les plus jeunes, qui aujourd'hui parlent cette même langue de la vérité. En effet, ces auteurs ont su éviter les pièges qui ne manquaient pas de se glisser sous leurs pas, et ils ont pu cheminer intelligemment. Je n'ai pas le temps ici d'entrer dans les détails ; disons, pour faire bref, que, par exemple sur le plan politique, ces pièges étaient situés globalement du côté de l'extrême-droite : Maritain et Maurras ; Bernanos et les camelots du roi qui, dans les années 30, n'étaient pas précisément des enfants de chœur. Or tous deux s'en sont sortis ; Maritain par obéissance au pape au moment de la condamnation de l'Action Française en 1926, et cela donnera par la suite ce beau libre qu'est « humanisme intégral » ; Bernanos en voyant ce que produisait la guerre civile en Espagne. Du coup, il me semble que ces auteurs, et sans doute d'autres, gagneraient à être (re)connus et (re)lus par ceux qui s'intéressent à cette représentation du monde. Non seulement avec eux, on peut apprendre la langue, mais en plus, on apprendra à bien la parler !

Jusqu'à présent, j'ai suggéré deux langues, celle de la liberté et celle de la vérité. Notre société plurielle en parle certainement d'autres, qu'il nous faudrait identifier, première tâche du missionnaire. Le groupe de relecture missiologique qui se réunit ici plusieurs fois par an en a suggéré récemment une troisième : celle qui tourne autour de ces valeurs que sont la défense de la justice, la promotion de la paix et le souci écologique. Globalement, cette ethnie navigue dans les eaux alternatives d'un engagement humanitaire mondialisé. Elle met en avant les figures de proue que sont les Nicolas Hulot, Yann Arthus-Bertrand et autres. Je dois reconnaître que sur les campus universitaires, on repère bien les étudiants qui parlent cette langue-là. Comme dans la Bretagne de mon enfance où chaque village avait sa coiffe identificatrice, ils ont généralement un look bien à eux.

Mais le missionnaire n'a pas pour projet de devenir académicien ou traducteur multi-lingue. Son objectif n'est pas uniquement de bien parler la langue ou d'en parler plusieurs. Il a été mis en route par un feu dévorant, si cher au prophète Jérémie, et c'est de cette Bonne Nouvelle-là dont il se fait le hérault. C'est donc résolument sur le terrain de la réflexion missiologique qu'il nous faut désormais situer notre problématique.


V- Penser en théologien

A- Une problématique à double facette

Celle-ci est double, interne et externe à l'Église :

En externe, le missionnaire est en présence d'une pluralité linguistique. Il doit consentir à ce que la Bonne Nouvelle de l'Évangile soit annoncée dans toutes ces langues qu'il maîtrise si mal. Or, l'expérience et la réflexion des quarante dernières années lui ont appris qu'il ne saurait aujourd'hui penser cette annonce hors d'une perspective de dialogue, et donc de rencontre et d'échange : délaissant une logique étroitement mercantile où il cherchait tant bien que mal à placer sa marchandise, le missionnaire découvre aujourd'hui, un peu surpris, que la mission est un véritable commerce1 : un échange de biens, de biens spirituels bien évidemment : « Dis-moi ta Bonne Nouvelle et je te dirai la mienne. Partageons ces richesses spirituelles dont nous sommes les humbles serviteurs car nous avons l'intime conviction que cet échange sera bénéfique à l'ensemble de l'humanité et pour ma part, je crois que dans cet échange, le Dieu de Jésus-Christ révèle sa véritable identité trinitaire ». Je ne reviens pas ici sur les enjeux théologiques du dialogue interreligieux, mais ils sont omni-présents à cette réflexion.

Mais la problématique du missionnaire est également interne à l'Eglise. Ces ethnies qui parlent d'autres langues que la sienne, voilà qu'elles se convertissent et qu'elles deviennent ses frères et sœurs en Jésus-Christ. D'inter-religieux, le dialogue devient intra-ecclésial. Avouons-le, là, ça se complique !

B- Les enjeux de la problématique

Cette double problématique, ou plus exactement cette problématique à deux faces, est intéressante car elle situe les enjeux théologiques du débat. En effet, ne serions-nous pas en présence d'une Église qui, en interne, prend enfin au sérieux le défi de la pluralité culturelle ; d'une Église donc, qui se met enfin à parler plusieurs langues ? Si tel est le cas, la situation est pour le moins paradoxale : alors que nous pratiquons avec tant d'enthousiasme l'art du dialogue avec des partenaires d'autres cultures et d'autres religions, nous nous découvrons convoqués à un urgent dialogue interne qui, pour l'instant, aurait plutôt la fâcheuse tendance à prendre la forme d'une inaudible cacophonie ! Bref, l'Église post-Vatican II est peut-être bien en train de jouer une version inédite de l'arroseur arrosé ! Or, si tel est le cas, il y va de notre crédibilité. Comment prétendre, en effet, dialoguer avec le monde si nous ne sommes pas capables d'écouter nos frères et sœurs de communauté qui parlent une autre langue ? Et le dialogue étant lieu théologique, c'est l'annonce même de l'Évangile qui est en jeu dans cette affaire !

Pour le dire autrement, il se pourrait bien que ces conflits internes, autour de la réception et de l'interprétation du Concile, constituent une preuve vivante que le Concile est bel et bien passé par là et qu'ils nous permettent, dès lors, de situer le véritable défi missionnaire auquel l'Église est confrontée ! Il s'agit peut-être moins de se lancer dans une « défense et illustration » d'un Concile qui serait mis en péril, que de vivre tous ces conflits comme un véritable lieu théologique, une de ces instances où la révélation même du Dieu de Jésus-Christ se joue, bref de penser ces conflits comme une des formes, sans doute pas la meilleure, du dialogue intra-ecclésial auquel l'Église est convoquée.

Devant ce paradoxe, et ce défi, nous ne sommes pas démunis. La facette externe du défi missionnaire doit pouvoir en éclairer la facette interne. L'aventure du dialogue interreligieux peut-être mise au service de l'urgent dialogue interne auquel nous sommes convoqués.

Or, tout comme moi, vous savez que le nom du dialogue, lorsqu'il se déroule en interne, s'appelle l'inculturation. Il me plaît à penser que les divergences d'interprétation suscitées par la réception du Concile Vatican II, touchent à la question de l'inculturation de l'Evangile.

C- L'inculturation

De quoi s'agit-il ? Vous savez que ce néologisme missiologique a été inventé à la fin des années 70 dans les milieux ignaciens. Il aborde deux réalités ; la première, d'ordre théologique, prend au sérieux le mystère de l'incarnation : «En Jésus-Christ, le Verbe s'est fait chair » ! La seconde enrichit cette perspective des données de l'anthropologie moderne : « Il s'est fait cette chair-là, enraciné dans ce milieu culturel-là ! »

Dès lors, la notion d'inculturation rend compte d'un double mouvement :

Le premier désigne la capacité qu'a désormais le Christ Ressuscité de se rend présent à tous les hommes et femmes de ce temps. « Tous »... c'est-à-dire « chacun » ! L'inculturation met l'accent sur leur enracinement culturel et fait le pari que le Ressuscité a la capacité de parler ces langues étrangères que nous évoquions plus haut ! Ce concept déploie donc toutes les harmoniques de ce que provoque la rencontre, parfois le rejet, de temps en temps tout de même l'accueil, voire l'adhésion croyante à la Bonne Nouvelle de l'Évangile à partir de telle ou telle culture.

On peut le regarder sous un autre angle. Au fond, l'inculturation désigne la réponse qu'une culture apporte à la sollicitation qu'elle reçoit de l'Évangile.Mais la notion d'inculturation déploie également une dynamique ecclésiologique. Cette réponse de telle ou telle culture à la sollicitation de l'Évangile, est inédite, inouïe. Jamais, la Bonne Nouvelle du Ressuscité n'avait été exprimée - et vécue - en ces termes-là ! L'inculturation voit donc dans chacune de ces réponses une contribution inestimable au patrimoine mondiale de l'humanité, en l'occurrence aux diverses traductions que l'Église élabore depuis le matin de la Pentecôte. Pour le dire autrement, l'inculturation invite au dialogue entre les Églises, entre les communautés. Si je veux approfondir la traduction que ma propre culture apporte à l'intelligence des Écritures, alors il me faut entrer en dialogue avec la traduction que ta culture y apporte.


VI- Conclusion

Il est peut-être temps de conclure. La réflexion théologique surgie du Concile Vatican II a permis l'émergence de deux concepts fondamentaux pour penser la mission de l'Église : d'une part « le dialogue interreligieux », et d'autre part, « l'inculturation ». Or, jusqu'à présent, à de rares exceptions près, ces deux notions fondamentales ont vécu des carrières, disons-le, plutôt parallèles. Les conflits d'interprétations suscités par la réception du Concile présentent donc l'intérêt de nous inviter à un double dépassement : d'une part, penser l'inculturation de l'Évangile à la lumière du dialogue interreligieux ; d'autre part, éclairer l'aventure du dialogue interreligieux des réflexion issues de la pratique de l'inculturation.

Tout d'abord, penser l'inculturation à la lumière du dialogue interreligieux : c'est donner place aux divergences d'interprétation non plus comme des épines dogmatiques mais comme une mise en écho, une mise en stéréo, de l'impact que provoque, encore aujourd'hui, la Bonne Nouvelle du Christ Ressuscité. Je parle la langue de la liberté ? C'est bien ! Je n'accèderai cependant jamais à une juste intelligence de l'Évangile si je ne me mets pas à l'école de ce qu'en disent ceux qui parlent la langue de la vérité, celle de la fraternité alter-mondialiste, et quelques autres également parlées dans l'Église... Il y a dans chacune de ces « traductions » un inédit, un inouï dont l'ensemble de l'Église a besoin. Le dialogue entre les Églises ne traversent donc pas seulement les aires culturelles, linguistiques ou continentales. Il il nous faut honorer un dialogue transversal à l'intérieur même de chaque Église particulière, de chaque communauté. Et celui-ci aura tout intérêt à prendre appui sur l'expérience du dialogue interreligieux dont l'Église est désormais riche.

D'un autre côté, le dialogue interreligieux gagnera à être éclairé des lumières de l'inculturation. Au fond, de quoi cette dernière est-elle témoin, sinon des expériences multiples et variées que les communautés chrétiennes font du Dieu de Jésus-Christ de par le monde ? Je n'oublie pas que je suis religieux et au fond, l'inculturation me semble être ce qu'est le charisme pour une congrégation, c'est-à-dire une manière bien spécifique de répondre à la sollicitation du Ressuscité, une parmi beaucoup d'autres ! Du coup, éclairer le dialogue interreligieux de ces expériences peut se révéler fort suggestif. Il me plaît à penser en effet que les différentes religions du monde représentent, elles-aussi, des expériences inouïes, inédites, que nous avons besoin d'entendre pour déployer notre connaissance du divin. Je parle la langue du Ressuscité ! C'est bien. Je n'accèderai cependant jamais à une juste intelligence de l'Évangile si je ne me mets pas à l'école de ce que disent du divin les autres religions, l'islam et son sens de la soumission, le bouddhisme et sa perception de l'unité intérieure, les religions traditionnelles pour lesquelles humain et divin s'éclairent avec tant de subtilité. Il y a dans chacune de ces expériences une dimension paradigmatique de la relation à Dieu, que chaque religion, dans la cohérence qui lui est propre, est invitée à cultiver.

Le Concile Vatican II n'a sans doute jamais été aussi actuel qu'aujourd'hui, c'est-à-dire apte à nous mettre dans le double positionnement que connaît tout missionnaire : l'ouverture dynamique au monde et la contemplation émerveillée d'un Dieu qui n'en finit décidément pas de nous étonner !

Bertrand Evelin, 3 septembre 2009

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