Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

L'inculturation

  1. L'inculturation : points de repère

portrait de Serge Cuenot

Serge Cuenot a été missionnaire au Nord-Cameroun durant plus de trente ans. Il est aujourd'hui missionnaire à Nice. Suite à la rencontre de Mgr Dupont avec le pape François, il nous explique les tenants et aboutissants de la notion d'inculturation




Mgr Dupont, un vieil homme de bientôt 95 ans vient d'être reçu par le pape François à Rome, et son entourage marque l'événement. Qu'est-ce que cette rencontre a de particulier ?

portrait de Mgr Dupont alors évêque de Pala
Mgr Dupont
alors évêque de Pala

Serge Cuenot : Mgr Dupont fut le premier évêque de Pala, au Tchad, de 1964 à 1975 et cette rencontre vient en réponse à un conflit vieux de plus de 30 ans ! Novembre 72 : quelque part au Tchad, un évêque et un diacre veulent célébrer avec le Peuple de Dieu. Il y a foule mais ils n'ont ni pain ni vin. Discussion avec les responsables. Tous les gens apportent de la bière de mil pour la fête. Il est alors décidé qu'on prendra de la boule (la nourriture locale) et de la bière de mil (la boissons de la fête) pour l'Eucharistie.

Quelques temps plus tard, le diacre raconte cela dans une lettre circulaire à ses amis de France. La lettre tombe sous les yeux d'un évêque français qui se pose des questions et écrit à Rome. L'évêque de Pala est convoqué à Rome... Longue discussion dans les bureaux romains... Il demande à voir Paul VI... Impossible, s'il ne signe pas une déclaration qui reconnaît que son acte est "illicite, invalide et sacrilège". L'évêque refuse de signer, il ne verra pas Paul VI. Peu de temps après, on lui demandera de démissionner.

A l'époque, comment te situais-tu sur cette question ?

Serge Cuenot : Sur la même ligne. J'étais alors missionnaire dans la montagne au Nord-Cameroun et j'ai vécu le même événement que Mgr Dupont, en juillet 73, un dimanche : là encore, ni hosties ni vin... Discussion avec les chrétiens présents : "Mais nous aussi nous avons des fruits de la terre et de notre travail." Nous avons donc pris du pain de mil et de la bière de mil... Nous avons fait ainsi jusqu'en juillet 80 où un motu proprio du Vatican intitulé "Inestimabile Donum", adressé personnellement à chaque missionnaire, est venu nous sommer de nous conformer aux règles de l'Eglise Latine...

Quelle question cela vous posait-il ?


A la même époque, avec un collègue de Serge, des essais de liturgie mafa

Serge Cuenot : Celle de l'inculturation ! Sommes-nous des incapables face aux cultures non-occidentales ? L'Eglise missionnaire est-elle à même de prendre au sérieux les cultures à qui elle est chargée d'annoncer l'Evangile ?

Alors justement, "l'inculturation" ? De quoi s'agit-il ?

Serge Cuenot : C'est un mot issu des milieux missionnaires qui, au départ, est venu rompre avec les logiques d'adaptation dans lesquelles était prise la mission. La pastorale missionnaire fonctionnait beaucoup en termes de "stratégies", de "tactiques" et de "recettes". Les missiologues discutaient en chambre. Sur le terrain, les missionnaires faisaient des expériences. Mais au final, on peut noter que dans tous les cas, les destinataires de l'Evangile n'avaient pas leur mot à dire, ce qui est tout de même incroyable ! C'était toujours à eux de s'adapter et de se soumettre à des normes venues d'ailleurs, d'une autre culture ! La notion d'inculturation, qui fait écho à l'incarnation du Fils, a permis d'aller beaucoup plus loin dans la compréhension de l'enjeu missionnaire, de situer ce dernier au niveau de la rencontre entre le Ressuscité et les hommes et les femmes de notre temps. Mystérieuse rencontre qui échappe à nos sens, sur laquelle nous n'avons pas prise.

Mais alors, l'inculturation met le missionnaire au chômage ?

Serge Cuenot : Pas du tout ! Elle le met à sa juste place, celle du "serviteur inutile" de la parabole. Le missionnaire doit créer les conditions qui permettent à Jésus-Christ d'achever, dans les cultures humaines, ce qui manque encore à son incarnation pleinement manifestée. A la suite de Jean-Baptiste, le missionnaire et l'Eglise qui l'envoie doivent pouvoir dire: "Il faut qu'il grandisse et que je diminue". Il y a là une véritable révolution dans l'attitude missionnaire de toute l'Eglise. Mais qui osera faire cette révolution avec décentralisation, ouverture à la recherche et création, prise au sérieux de la pluralité des cultures ? Enorme conversion ! Nous voilà pris au piège de notre propre pharisaïsme : nous voulons bien conjuguer le verbe 'inculturer' à toutes les personnes de tous les temps pour être à la mode mais sans avoir à réaliser ce que le mot signifie !

Et que signifie-t-il ?


La communauté mafa se réapproprie l'Evangile et "mime" la cène pour le projet du 'Jésus mafa'

Serge Cuenot : Comme tous les substantifs qui se terminent par le suffixe "ation", ce terme indique un processus: de même qu'en Jésus de Nazareth, "le Verbe s'est fait chair" (si on prenait vraiment au sérieux ce que les sciences humaines nous disent de l'enracinement culturel de tout être humain, il faudrait dire cette chair-là !), de même, par la puissance de sa résurrection et dans la force de son Esprit, le Fils déploie les conséquences de son incarnation parmi les hommes et les femmes de tous les temps... autrement dit de temps et de lieux bien particuliers, disons de cultures spécifiques ! En parlant d'inculturation, l'Eglise missionnaire se met au service de cette dynamique, de cette rencontre.

Qu'est-ce que cela implique ?

Serge Cuenot : Du côté de l'Eglise missionnaire, la notion d'inculturation souligne une exigence de modestie. Au Concile Vatican II, le cardinal Lercaro disait que les vertus essentielles du missionnaire devraient être la pauvreté, la chasteté et l'humilité.

  1. La pauvreté, c'est l'esprit de 'kénose' devant la nouvelle création qui va naître de la rencontre de l'Evangile avec cette humanité particulière et qui fait de tout missionnaire, d'abord et avant tout, un contemplatif !
  2. La chasteté, comme attitude missionnaire dans l'approche des gens rencontrés, pour ne pas les forcer, ne pas saisir par viol leur culture, ni leur imposer des réponses venues d'un autre temps et d'un autre continent. La chasteté, c'est respecter ce que ces peuples vont créer comme réponse à l'Evangile, réponse totalement chrétienne, mais totalement dans leur langage et leur culture.
  3. L'humilité enfin, afin que le missionnaire ne se prenne pas pour le Christ ! On entend dire que le missionnaire doit s'inculturer. Non ! Le problème du missionnaire, c'est l'acculturation : s'approcher le plus possible de la culture où il vit... mais ce problème est tout à fait secondaire par rapport à l'inculturation : le mystère de l'incarnation du Christ qui se réalise au plus profond, au plus intime de cette culture, de cette humanité-là.

Une telle manière de voir est lourde de conséquences...

Serge Cuenot : Oui, tout à fait ! Elle marque un triple défi :

femmes du nord-cameroun pilant le mil
Les cultures ne sont pas des idéaux mais des faits : femmes pilant le mil

Un défi anthropologique tout d'abord : les cultures ne sont pas des idéaux mais des faits, qu'il nous faut aborder de manière rigoureuse en prenant en compte leurs différentes caractéristiques. Très concrètement, je ne vois pas comment une Eglise peut prétendre être missionnaire si elle ne se donne pas les moyens de connaître et comprendre les cultures auxquelles elle est envoyée, si elle ne se met pas à l'école des sciences humaines ! Regardez aujourd'hui ! Que voulez-vous comprendre des agitations du monde si vous n'êtes pas un minimum sensibilisés aux questions économiques, géo-politiques, sans parler de celles liées aux identités religieuses... C'est une ascèse intellectuelle. Mais elle est nécessaire pour prendre au sérieux les cultures et pour sortir de l'ethnocentrisme qui nous colle à la peau. Au fond, le défi, c'est de considérer ces cultures, non pas comme des moyens d'expression mais bien comme des corps sociaux qui s'expriment (avec tout un univers symbolique).

Deuxième défi ?

Serge Cuenot : Le deuxième défi est christologique : Le terme "inculturation" est un terme mal compris. On voudrait contenir ce vin nouveau dans de vieilles outres. La chance de l'inculturation est justement de sortir des stratégies et tactiques missionnaires pour aller en direction de l'incarnation, dont elle pourrait être le nouveau nom. Comme le Christ a assumé la condition charnelle, de même il a assumé cette autre condition humaine qu'est le fait d'appartenir à une culture donnée, comme chacun d'entre nous. Face à la pluralité des cultures il est donc nécessaire de voir comment Jésus de Nazareth lui-même, par son incarnation, s'est trouvé lié aux conditions sociales et culturelles des gens chez qui il a vécu. Il est aussi nécessaire de ne plus répéter que le Christ et l'Eglise transcendent tout particularisme. Loin de les transcender, ils les assument jusque dans leur plus grande profondeur. Dieu sait si la culture juive de Jésus était bien particulière... Dieu sait si l'Eglise qui parle à Rome s'exprime de façon tout à fait particulière ! L'Eglise est l'Eglise du Christ incarné, ressuscité ; elle est l'Eglise de l'Esprit où chacun devrait pouvoir s'exprimer et être compris dans son langage (cf. la Pentecôte).

Troisième défi ?

messe à Maroua en 2012
Aujourd'hui, la mission de fondation est réalisée : messe à Maroua en 2012

Serge Cuenot : Un défi ecclésiologique : Aujourd'hui, on peut dire que la mission de fondation est réalisée à peu près partout. Des Eglises locales, jeunes et dynamiques, sont maintenant le terrain de l'inculturation. On a souvent vu la mission comme une double tâche : annoncer l'Evangile et implanter l'Eglise, mais ce fut trop souvent "transplanter" une Eglise née ailleurs. Les Eglises naissent de la semence de l'Evangile, elles ne sont pas plantées. Elles ne devraient même pas être le produit d'une volonté humaine. L'inculturation ne vient pas d'une action volontariste du missionnaire ("je m'inculture, tu t'incultures"... ). Non ! ce serait s'attribuer une prérogative du Christ. L'inculturation vient quand le missionnaire a accompli sa tâche, lorsqu'il "est allé se coucher", comme l'évoque la parabole de la semence qui pousse toute seule en Marc au chapitre 4. Alors quelque chose se passera sans lui, entre la graine qu'il a semée et la terre culturelle qui a reçu cette graine. Mais sommes-nous capables de faire confiance aux personnes que le Ressuscité vient rencontrer ? Sommes-nous capables d'écouter, contempler, et nous mettre à l'école de la réponse que cette rencontre suscite en eux ?

Pour les Eglises jeunes du sud, l'inculturation reste une souffrance parce que la théorie de l'implantation de l'Eglise continue à fonctionner. Chaque terroir de mission est obligé de produire une plante en tous points conforme à celle que l'on cultive depuis des siècles à des milliers de km de là... Les Eglises asiatiques, africaines ou sud-américaines peuvent garder le tam-tam, la danse, le "vernis de surface", mais l'Eglise Latine se réserve la "substance". Elle continue à maintenir les autres Eglises dans le 'rite latin' qui, en fait, n'est qu'un rite particulier. Quand l'Eglise Latine se dit "Eglise", il faudrait qu'elle prenne conscience qu'elle est une des Eglises possibles, une Eglise déterminée par une culture particulière, la culture latine... Elle ne transcende pas les cultures, puisqu'elle est elle-même liée à une culture bien précise et à une histoire... Le pape est le serviteur de l'unité des Eglises, mais ça ne lui donne aucun droit pour imposer le rite propre de son Eglise locale aux autres Eglises. Il ne faudrait pas qu'on oublie les conditions historiques qui ont permis à l'Eglise Latine d'étendre ses frontières jusqu'au bout du monde - le plus souvent à la faveur des conquêtes coloniales ! Les frontières des bouts du monde sont celles de l'Evangile (cf. Mat. 28,1 820), alors que les frontières de l'Eglise Latine ne dépassent guère le monde méditerranéen. Une Eglise a toujours le devoir d'annoncer l'Evangile à tout Homme, mais cette mission ne lui donne pas le droit d'imposer son fardeau historique et culturel aux communautés humaines, au risque de les empêcher de devenir elles-mêmes une création nouvelle de l'Evangile.


Mgr Dupont et le pape François
en avril dernier

Ce qu’a vécu Monseigneur Dupont et nous après lui, peut sembler bien loin et enfoui dans le passé... Mais les questions demeurent, déjà posées par St Paul dans les Actes des Apôtres, lors de l’Assemblée de Jérusalem : Faut-il imposer aux païens toute la Loi juive, pour devenir chrétiens ? On connaît la réaction de Paul face aux frères de la communauté de Jérusalem... C’est cette orientation de Paul que tout vrai missionnaire devrait privilégier !

Serge Cuenot

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