Une visite dans le diocèse de Maroua, Extrême-Nord du Cameroun,
en octobre 2007

 

N’ayant obtenu qu’un visa d’un mois, il m’a paru bon de regarder ce qui se fait dans le diocèse de Maroua, pour le développement. Depuis longtemps déjà, à l’initiative du premier évêque de Maroua, Jacques de Bernon, le leitmotiv a été de « faire grandir tout l’homme et tout homme », formule devenue banale depuis. Mais dans le concret, qu’en est-il ? Ce que j’écris est, bien sûr, très partiel, plutôt une série de flashs. On ne peut parler de ce que l’on a vu !

Pendant un mois donc, j’ai regardé, écouté, enregistré. Tout cela en sillonnant les routes du Nord Cameroun, et quelles routes ! Le soir je m’arrêtais, littéralement cassé. Mais ce que j’ai vu, les gens que j’ai rencontrés, méritent bien quelques bosses et contusions. Voyons plutôt :

Un chapeau : le Comité diocésain de Développement (CDD)

Aimable et distingué, Edouard Kaldapa, secrétaire général du CDD, me reçoit. Le CDD, c’est tout à la fois le cerveau du développement dans le diocèse, et son cœur. Son rôle est d’imaginer un développement où le social et l’humain donnent un sens à l’économique, de former les animateurs en tous genres et de les motiver, de veiller aussi à ce que toute action soit concertée et réfléchie. Edouard m’a indiqué les gens à rencontrer et les sites à visiter, et il m’a prêté une voiture (tout-terrain bien sûr, sinon on ne passe pas !).

J’ai longuement causé avec Arnaud, jeune coopérant français travaillant au CDD. Son rôle est multiple :

  • Susciter des projets individuels ou collectifs. Aider les demandeurs à évaluer les risques avant de se lancer, à faire des études de marché.
  • Suivre les projets dès qu’ils connaissent un début de réalisation.
  • Faire des sessions de formation dans les communautés. Pour cela, il fait appel à des témoins, tout en ciblant davantage des jeunes dont la rumeur publique reconnaît le dynamisme.
  • Donner des cours de gestion au centre agricole de Jéricho. Ce dernier volet semble le plus important actuellement. Des groupes de jeunes agriculteurs existent depuis longtemps dans les villages, mais il leur faut maintenant passer au 2ème échelon du développement : se former à la gestion, faute de quoi bien des projets, prometteurs au départ, finissent par capoter.

Le CDD s’occupe aussi des CEC, alias les micro-crédits. En prenant deux exemples, je pense être plus concret qu’en faisant un bilan complet !

  • Ouzal est une montagne en pays mafa, où les cultivateurs travaillent partie sur les

pentes, souvent fort escarpées, partie en piémont, dans la plaine bordant la montagne.
Nombre de « sociétaires » (ceux qui ont accès aux crédits : 216, répartis en 19 groupes.
Nombre d’ « usagers » (les épargnants) : 177, répartis en 25 groupes.
Sur le total des groupes, il y a 40.7% de femmes (chiffres de septembre 2007)
Montant de l’épargne (dépôts à vue) : 11.474.895 frs CFA, soit 17653 euros.

  • Mboua est la paroisse principale de la ville de Mokolo, avec plusieurs secteurs à la campagne.

Nombre de sociétaires : 195 en 17 groupes.
Nombre d’usagers : 170 en 22 groupes.
Pourcentage de femmes : 34.7%
Montant de l’épargne : 10.720.415 frs CFA, soit 16490 euros.

Pour l’ensemble des micro-crédits, on compte 85 projets rentables. Il y a des difficultés : les retards dans le remboursement, bloquant parfois l’obtention de nouveaux crédits. Quant à la gestion, elle est encore hésitante, pas assez rigoureuse.
Remarquer encore qu’à part Arnaud et Jean-Marie Pouymiroo le trésorier, tous les animateurs du CDD sont camerounais. Outre la gestion des fonds, Jean-Marie – qui dirigea le CDD, fait office de conseiller, et il est très écouté.

La sélection des projets est sévère, dépendant du sérieux des demandeurs et des chances de réussite . A titre d’exemple, voici les réponses du CDD à un ensemble de projets demandés par le CPH (Comité de Promotion Humaine) de Djingliya :

  • Projets refusés : bief-radier, groupe électrogène, grenier en commun, sur creusement d’un puits, une moto.
  • Projets acceptés : fonctionnement du Comité Promotion Humaine local, livres pour la bibliothèque des jeunes, jeux divers pour la Maison des Jeunes, indemnité de l’animatrice femmes, logement des internes. On constate que la priorité a été donnée aux jeunes !

J’ai parlé de CPH. En effet, chaque communauté du diocèse est tenue d’avoir son Comité de Promotion Humaine, sorte de prolongement local du CDD.

Voyons où en sont les différentes avenues du développement. Encore une fois, je ne fais que donner mon témoignage.

  1. L’eau :

« Pour aller à Donakrivin, pas difficile : tu fais 2 heures de route en « pierres apparentes » jusqu’à Guili, et ensuite 1h30 en moto, car la voiture ne passe pas. » Peu courageux, je me suis contenté de rejoindre Guili, où j’ai rencontré Emmanuel, un des acteurs du projet. Donakrivin est un petit barrage (120m de long), sur un terrain rocailleux et pauvre. Les gens ont travaillé dur: ils ont construit un mur de 4 mètres de haut, dont deux enterrés. L’ouvrage est bien ancré sur le rocher ; au fort de la saison des pluies, il permet un étang de 500 mètres de long. En amont, huit biefs en pierres calée pour calmer le courant ; en aval,  2 puits  ont été creusés.                                
Donakrivin, achevé cette année, est appelé à donner vie à toute une vallée. Le projet a été financé partie par la Coopération française, partie par une association nantaise.

Mais l’eau reste un problème au Nord Cameroun. Il faut parfois sur creuser les puits existants, continuer une politique de biefs. J’ai constaté qu’à Mogodé la solution du problème est en bonne voie, avec une série de forages et de puits judicieusement creusés dans les fonds. Le pessimisme dont je faisais  preuve dans mon dernier livre (Zamane, page 121), est donc à nuancer.

  1. L’agriculture :

Depuis longtemps, on a compris l’importance de la formation pour les jeunes paysans. S’ils choisissent de rester au village, - ce qui demande du courage – ils doivent être capables d’y vivre à l’aise en pratiquant une agriculture plus rentable, tout en ayant la fierté du gars « qui s’en tire » assez pour nourrir sa famille. Qui plus est, le jeune formé deviendra animateur dans son village. Tel est le but du Centre Jéricho.
L’animateur du Centre, Lucien, la quarantaine solide, me reçoit dans la salle commune. Très vite, je me rends compte que son autorité naturelle seconde bien sa compétence, tant technique que pratique. Voici quelques extraits du long interview que Lucien et sa femme m’ont accordé

Depuis sa fondation, le Centre Jéricho en est à sa 11ème promotion, soit 132 stagiaires. Là-dessus,   il y a eu 84% de « réussite » ; cela comprend seulement ceux qui se sont réinsérés avec succès au village. Tel Jérôme de Kossahayé, qui a vendu cette année pour 2 millions CFA de soja. Mais la réussite se mesure aussi à l’impact du stagiaire sur son terroir : ainsi Jérôme a été  élu à l’unanimité président du Comité de développement à Kossahayé.

Comment fonctionne le Centre ? Le stagiaire vient avec sa famille, et se forme au Centre pendant un an. Puis il repart chez lui avec sa récolte, et rien d’autre. L’année suivante, le Centre le visite et suit de près ce qu’il fait chez lui. Le stagiaire doit faire un rapport sur ses activités, et l’on demande aussi un rapport aux responsables du village. Si c’est positif, le Centre aide le stagiaire à l’achat d’une charrue et de l’attelage. Toujours au dire de Lucien, celui qui a suivi toutes ces étapes de la formation technique, humaine et chrétienne... et reste stable au village (sans partir en ville), est un signe de l’efficacité du Centre. Et Lucien d’ajouter sentencieusement : « Quand on est stable, on réussit ! ».
Disons aussi que la formation des jeunes femmes est sérieuse : alphabétisation, initiation à la médecine traditionnelle (soigner avec les plantes), cuisine plus variée, rendre l’eau potable, vie en foyer etc…

Après Jéricho, il a fallu grimper dur pour arriver à Durum, en pleine montagne mofou. Quel plaisir que de retrouver André Padadaw et Jean Raison, ancien animateur de Jéricho. Et là encore, nous avons causé…
La montagne de Durum est divisée en 5 secteurs, chacun comptant environ 20 groupes de jeunes agriculteurs, hommes et femmes. On arrive au chiffre impressionnant de 2000 jeunes, menés dans chaque secteur par un ancien de Jéricho. Il existe encore d’autres groupes originaux, comme les « anti-cailloux », ou tailleurs de pierres formés par des maçons italiens. Les radiers en pierres taillées, c’est eux ! Et si vous passez par Durum, ne manquez pas d’aller voir l’église, très belle avec ses pierres noires, rouges, bleues. Vraiment, la montagne vit de ses jeunes qui l’animent, pour la plus grande fierté des anciens.

Retour à Maroua…Gonzague Dambricourt publie dans En Avant, le journal des communautés, les « conseils du frère Lucien », dont le dernier en date est une méthode pour éliminer les chenilles, fléau du jeune mil en début de saison. Je souligne l’impact excellent de ce petit journal rédigé en « français fondamental » chaque mois.

J’ai remarqué le nombre de  greniers en commun , particulièrement au point pour assurer la nourriture en période de « soudure », ce temps difficile où la récolte de l’année précédente est mangée alors que le nouveau mil n’est pas encore sur les séchoirs.

La filière soja : la production locale dépasse les 40 tonnes cette année. Comme débouchés, outre l’usine de yaourts à Douala (Zamane page 89), il y a désormais une huilerie à Yaoundé.

3. le tourisme :

Vous serez peut-être étonnés de voir figurer le tourisme dans les avenues du développement ? Pourtant, en pays kapsiki surtout, il occupe une place importante et une belle source de revenus pour les habitants, dans la mesure où ils se sont astucieusement approprié leur contrée au point d’en faire profiter ceux qui passent .

Nous avons été très bien reçus à Rhumsiki, et fort aimablement traités au restaurant du « Baobab ». Si vous y allez, je vous recommande la « pizza kapsiki », agréable mélange de légumes qui ne sont kapsiki que parce qu’ils sont cultivés sur place. Il y a aussi un excellent assortiment de condiments, et du pain maison. Enfin l’hôte gratifiera les dames d’un collier local, histoire de fidéliser le client !… Dans un projet de collège à Mogodé, on songe à ouvrir une « passerelle » de formation hôtelière pour les jeunes.

La Coopérative artisanale de Djingliya, dans la montagne vers Koza, a repris vie : un magasin bien achalandé, des boukarous dotés de l’eau courante, des belvédères avec vue plongeante sur la plaine… et des boissons fraîches très bienvenues !

4. Justice et Paix

Actuellement, c’est le point faible. Peu s’y engagent. Trop dangereux ? Il est vrai qu’il faut du courage pour oser intervenir auprès des autorités, des magistrats … Ignace Mbuzao, diacre, vieux routier de la lutte pour la justice est assez amer, car il se sent un peu seul. Mais il ne baisse pas les bras pour autant. Par exemple, une action a été entreprise en trois endroits contre les chefs locaux.
Ceux-ci laissent les troupeaux divaguer et dévaster les cultures. Plainte des agriculteurs… chez le chef bien sûr. Celui-ci les écoute gentiment, mais ne fait rien. De guerre lasse, les gens abandonnent leurs champs, émigrent… et le chef peut tranquillement récupérer les terres. Ignace travaille avec un  avocat ; on a bien essayé de corrompre ce dernier, amis en vain. Affaire à suivre.
Il existe aussi une  action pour favoriser l’accès  à l’état civil, et une autre pour faciliter l’établissement de titres fonciers pour les terres cultivées. Une loi vient de passer, stipulant que les dossiers ne seront plus traités dans la lointaine Yaoundé, mais à Mokolo, Maroua. Ceci dit, les dossiers avancent-ils vraiment ?
Oui, la lutte pour plus de justice est dure, et longue. Mais, n’est-ce pas le rôle prophétique des communautés chrétiennes qui est en jeu ?
Au fait, les comités Justice et Paix sont tournés surtout vers l’extérieur de l’Eglise, y compris quand des chrétiens sont impliqués. Leur rôle ne serait-il pas de regarder aussi vers l’intérieur ? Au fond, une saine auto-critique pourrait aider les communautés, et l’Eglise, à une vie plus évangélique.

  1. Réflexions :

1° Il faut reconnaître que le développement dans le diocèse de Maroua est surtout le fait des jeunes adultes. Et les anciens, qui détiennent encore pour une bonne part, une sorte d’autorité occulte ? Ne gardent-ils pas le lien avec les ancêtres, dont la présence tutélaire garantit au village sa prospérité ?
Il y a encore une vingtaine d’années, toute innovation attirait sur le téméraire le soupçon des vieux, voire leur hostilité. Puis, peu à peu, voyant des jeunes se fixer au village et prospérer, estimant juste leur combat pour l’eau, la santé etc…, l’opposition a fait place à la bienveillance, même si les anciens ne comprennent pas tout et se sentent un peu dépassés ! Tout est question de doigté : quand, avant d’édifier un bief, on s’enquiert  auprès des vieux sur les réactions possibles de l’esprit du lieu, ceux-ci sont heureux d'être consultés et deviennent conseillers de la communauté. Peut-on ainsi parler d’une inculturation du développement ?
2° Si le  développement en zone rurale veut contrer l’attirance de la ville chez les jeunes , il ne peut être que global. Il s’agit de saisir toutes les opportunités pour que le village soit jugé « bien animé » par les jeunes : que l’ensemble du village, et toutes ses activités, grandissent. D’où l’importance des Comités de Promotion Humaine dans les communautés locales : école, dispensaire, agriculture, mais aussi l’artisanat, les petites échoppes, le sport, tout regarde le CPH. Ceci à l’instar des villages nigérians où l’on retrouve à peu près tous les corps de métier.
Il n’est pas jusqu’à la culture locale et la langue qui ne soit à inclure dans cet effort global. Effort dans deux directions : 1° la mise en valeur des anciens 2° une réflexion continuelle sur la rencontre de la culture et de la modernité.

En ville.

On a parfois reproché à l’Eglise en Afrique de ne s’occuper que des campagnes ! La ville est certes un lieu privilégié de la « civilisation » à l’occidentale, avec son cortège de maux que nous ne connaissons que trop bien : pollution, embouteillages, chômage, vols… Un lieu où les coutumes se diluent, où les identités et les valeurs de l’ethnie disparaissent, où les vieux ne sont plus écoutés, où l’art de vivre s’efface devant les soucis d’argent. Quel missionnaire arrivé en ville ne regrette pas sa brousse ?

Et pourtant, la ville donne de plus en plus son vrai visage à ce pays. Le paysan et sa houe sont encore bien présents au Nord Cameroun, mais combien – les jeunes surtout – se laissent prendre aux lumières de la ville ! Interrogez les collégiens sur leurs rêves : une bonne minorité souhaite revenir au village, surtout ceux qui y voient l’espérance d’une vie, sinon aisée, du moins décente. Les autres, beaucoup d’autres, pensent Université, métiers de santé, vie d’ »homme d’affaire », ou tout simplement préfèrent la ville parce que le médecin est plus proche, la télé à la maison. Et puis, « on y est plus libre ».

Voici pourquoi, depuis longtemps, l’Eglise de Maroua prête attention à la ville : Maroua, qui frise les 300000 habitants, Mokolo, Mora… Est né un véritable développement urbain, moins visible que le rural, mais bien réel et appelé à grandir.

  1. Se tourner vers les jeunes scolarisés :

Le collège de Bernon. Son nom officiel est : Centre de formation des Cadres pour la promotion des PME. Ca fait un peu ronflant, mais le Projet qui suit, est intéressant. Voici : on sait qu’en ville africaine, le « secteur informel » est important. Bien des jeunes se lancent dans un intense travail de récupération pour fabriquer outils, matériels de cuisine, vélos etc… Nous en reparlerons au chapitre Artisanat…. Dès lors, pourquoi ne pas regrouper les plus dynamiques de ces entrepreneurs en herbe pour les former, afin qu’ils passent du bricolage à la petite entreprise ?

Voilà pour le Projet. Dans la réalité, la plupart des jeunes sortant du collège  visent l’Université. Ce n’est pas la faute du collège, ni seulement de la mentalité des jeunes avides de col blanc. Mais mettez-vous à leur place : celui qui veut lancer une entreprise se heurte à toues sortes d’obstacles, administratifs surtout. Trop souvent l’administration, non seulement n’encourage pas les initiatives, mais les décourage. Comment s’étonner alors que ceux qui choisissent l’exil soient souvent les plus dynamiques ?
Le Projet du collège ne serait-il alors qu’un faire-valoir ? Sagement, les responsables pensent qu’il faut viser le long terme. Le résultat actuel est que les jeunes issus du collège sont capables d’initiative, et aptes à se débrouiller dans la pratique. Le recteur de l’université de N’gaoundéré lui-même, apprécie les étudiants venant de Maroua ou de Tokumbéré pour leur savoir pratique. C’est déjà appréciable !

D’autres initiatives vers les jeunes existent. Ainsi de la « bûcherie » de Mokolo. Au Village de l’Amitié, jouxtant un lycée public, frère Gilbert a monté une structure légère, où les élèves peuvent venir à loisir étudier après les cours. L’an passé, sur 50 inscrits, 3 seule- ment ont raté leur examen. La discipline est stricte. Il faut dire que le désir de réussir est très fort chez les jeunes.

Faisons un détour par la paroisse de Mbwa, au centre de Mokolo. L’ami Justo, prêtre, n’est guère en panne d’idées ! Dans le cadre de la paroisse, j’ai noté :

  • Un centre de formation pour garçons et filles non scolarisés ou ayant quitté l’école. En deux ans, les enfants bénéficient d’une formation humaine et technique : maçonnerie, menuiserie, couture, gestion. A la fin des deux ans, ils doivent faire un mini-projet pour l’achat de leur outillage.
  • Autour des barrages, les gens souffrent des filaires, causes – entre autres – d’épilepsie. Les malades sont marginalisés par leur société, qui voit dans l’épilepsie la main du diable ! Après avoir recensé quelque 600 cas, Justo a organisé le suivi des traitements.
  • Il y a beaucoup d’enfants sourds-muets, victimes des séquelles de la méningite. A Mbwa, on a ouvert deux classes pour eux. Ils sont suivis par deux enseignants spécia- lisés, dont un a été atteint de surdité alors qu’il suivait l’Ecole Normale.
  • A noter aussi une aumônerie pour les lycéens, très animée avec 400 inscrits. Justo veut doubler la salle d’informatique, qui compte actuellement 7 ordinateurs. Au niveau local, c’est déjà bien !

2. La Belle Etoile

Dans ce quartier de Maroua, l’établissement fait pauvre figure : une vaste cour, plutôt un terrain vague, avec trois petits bâtiments… et un container. C’est là que vivent des « enfants de la rue », actuellement trente garçons de 8 à 14 ans. Ils sont encadrés par deux jeunes papas et leurs épouses… Le but de la Belle Etoile est d’abord la réinsertion du jeune dans sa famille, une fois qu’il a retrouvé un certain équilibre, qu’il a goûté au bonheur de l’école et d’une véritable amitié. Si la réinsertion se  révèle impossible, on encourage l’enfant à retrouver une place dans la ville.

Les structures du Centre sont à dessein légères, car si l’on veut que cela continue, il faut maintenir un petit budget. Le container fait office de magasin et de réfectoire quand il pleut. Y attenant, deux maisonnettes : une  servant de dortoir pour les jeunes, et l’autre abritant les familles des animateurs. Une douche au fond de la cour, avec un robinet d’appoint dehors. C’est tout !

Mais il faut voir l’ambiance ! Les enfants trouvent là un havre de bonheur et surtout d’espérance. Témoin Lambert qui a passé son CEPE et continue en cinquième. Cela a boosté les autres : "Nous, les moins que rien, nous sommes capables de réussir comme les autres ! » C’est une fierté retrouvée, et des éclairs de joie dans les yeux.
           
Il y a des ombres au tableau : on a stoppé les stages en apprentissage, à cause du manque de pédagogie des employeurs. De même, la réinsertion dans la famille d’origine est parfois difficile quand le jeune y retrouve une ambiance inchangée, un père buveur, une misère crasse, une marâtre brutale. C’est alors, souvent, le retour au Centre… D’autres encore ne supportent pas d’être sevrés de leur drogue, et retournent à la rue. Mais on peut dire que la Belle Etoile, après avoir connu des débuts difficiles avec l’assassinat du responsable du Centre, est maintenant sur les rails ; les autorités reconnaissent son utilité.

3. La prison 

La réputation de la prison africaine n’est plus à faire ! J’ai ramené le long interview d’un prisonnier, plutôt édifiant : promiscuité, faim, attente du jugement parfois pendant des années… Une loi vient d’être votée qui limite les gardes à vue et doit accélérer les jugements. Sera-t-elle mise en application ?
L’équipe d’aumônerie fait du bon travail, oeuvrant pour l’aménagement de salles d’eau, l’amélioration de la nourriture pour les plus pauvres. C’est un combat de tous les jours pour la reconnaissance des droits du prisonnier.

4. Un Projet Urbain

Aminou est navré : réparateur de vélo motos sur le marché de Mokolo, il vient de se faire voler sa boîte à outils, chez lui. Les petits artisans sont toujours à la merci d’une telle catastrophe. Et il n’y a pas que l’insécurité ; il faut aussi compter avec la rapacité des fonctionnaires, et l’exploitation des commerçants.
C’est ce qui a poussé le Comité de Développement à s’occuper des artisans urbains pour les organiser. Joseph, très engagé dans ce Projet, m’a énuméré les associations existantes. J’ai noté : 2 associations générales d’artisans, un groupe de mécaniciens voiture (220 membres), 2 groupes de forgerons. Il y aussi des maroquiniers, des couturières, des dépanneurs, des teinturiers, et les « pousseurs » au marché. En sommeil : l’association des vendeurs d’eau et celle qui s’occupe de la transformation des produits agroalimentaires.
J’ai visité les forgerons, travaillant à partir de la ferraille récupérée, en particulier les vieilles voitures que l’on retrouve transformées en d’étonnantes brouettes, réjouissantes avec la bigarrure de la couleur d’origine.

Le Comité de Développement s’occupe de ces artisans : outre la formation technique et l’initiation à la gestion, il y aussi le « plaidoyer administratif et fiscal ». Ainsi l’impôt personnel a été ramené de 10000 frs CFA (-+ 15 euros) à 4000 frs. De même, on demandait aux artisans mécaniciens 30000frs par emplacement de travail. Une action commune a ramené la taxe à 3000frs. Le Comité encourage les artisans à mieux connaître le code des impôts.

A côté de ces groupes, il faut encore mentionner l’Association des Jeunes Solidaires de Makabaye (un quartier de Maroua). Elle se charge de l’assainissement du quartier, du tri des déchets et de la javellisation des puits. De fil en aiguille, ces jeunes vont plus loin : ils cultivent ensemble, font du sport.  On me l’avait bien dit : « Avant de pleurer sur la ville africaine, mets tes lunettes ! » Et c’est vrai : il y a en ville des solidarités qui s’inspirent de celles du village et n’ont rien à lui envier.

Conclusion

A la ville comme  dans les villages, on trouve bien des jeunes adultes, et des jeunes tout court, qui se groupent, innovent, se battent obstinément pour améliorer leur quotidien, voire  imaginer un avenir meilleur. C’est très encourageant et ce mois au Nord Cameroun m’a laissé plein d’admiration et d’espoir.
Mais il ne faut pas se faire illusion. On est encore loin du compte ! Si l’économique et le social vont mieux au plan local, ils sont conditionnés par le politique. Or, force est de le constater, la naissance d’une véritable société civile, base d’une opinion publique qui pourrait faire bouger les choses en profondeur, ne semble pas pour demain. Les gens, les jeunes et les pauvres surtout, sont victimes  d’un système qui les écrase et ne leur permet pas de s’élever au-dessus du quotidien. Corruption, confiscation du pouvoir et des ressources, abus de toutes sortes, laissent une société éclatée, où la débrouillardise ne peut pallier à un manque de volonté politique pour un changement profond. On a l’impression que les gens au pouvoir misent surtout sur les richesses du sol, pétrole et autres, et non sur  la promotion de toute une population. Or il faut le dire : tant que la volonté politique est absente, la démocratie, condition indispensable pour un vrai développement, ne pourra voir le jour.

Au terme de ce rapport, j’ai bien conscience qu’il est très partiel ! Il ne concerne que l’action de l’église catholique pour le développement. Nous sommes les enfants du concile Vatican 2…Il faudra regarder aussi ce que font les autres organismes, officiels ou non, ainsi que les autres églises, et surtout, les initiatives privées. Cela fera, je l’espère, l’objet d’un prochain voyage.

« Il est important que nous attirions l’attention des jeunes sur le fait que l’urbanisation ne contribue pas nécessairement à l’épanouissement de la personne. D’où l’urgence de nouvelles politiques pour potentialiser les villages et les rendre attractifs pour les jeunes . » Lineamenta de la 2ème Assemblée épiscopale spéciale pour l’Afrique, n°16, in DC 1er octobre 2006, page 837.

  Voir là-dessus le magnifique documentaire de Jérôme Raynaud : Djaglavak, prince des insectes, ORSTOM, ZED.

Père Christian Duriez